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Regard différent sur le modernisme
et l’exemple de la Maison Gropius

 
À seulement quelques heures de Montréal en voiture, dans l’état du Massachusetts, il est possible à tous de visiter la Maison Gropius (1937).
Il s’agit de l’ancienne résidence de Walter Gropius (1883-1969) et sa famille. Gropius, ancien directeur du Bauhaus [1], est invité à enseigner au Harvard’s Graduate School of Design dès 1938. Fuyant une Allemagne de plus en plus oppressive, c’est à Boston que se jouera le reste de sa vie. À une époque où nos sens sont constamment bombardés d’images, de bruits, d’odeurs, je trouve cela réconfortant de revoir ces édifices modernistes épurés, caractérisés par leur blancheur, typiques de la première moitié du 20e siècle.

En visitant récemment cette maison célèbre, je suis impressionné de constater à quel point son propos est encore contemporain, tellement que j’aimerais partager avec vous certaines de mes réflexions afin d’amener un éclairage différent au sujet du modernisme. À noter que cet article n’a pas la prétention d’être le résultat d’une recherche exhaustive mais plutôt un point de départ pour une discussion sur le sujet.

Bien entendu, la maison Gropius est moderniste par sa blancheur, son utilisation de bandeaux vitrés, son toit plat, son utilisation d’éléments industriels, sa simplicité formelle éliminant l’ornementation classique, etc. Je pourrais m’attarder longuement sur les nombreuses particularités fonctionnalistes de la construction mais là n’est pas le propos. En 1937 au Massachusetts, le style Georgien domine le paysage résidentiel : un mélange de vernaculaire local et d’influence anglaise. Donc oui on a ici un bâtiment qui détonne à priori de son contexte. Mais au-delà des apparences, je vous invite à voir ce bâtiment selon trois angles différents :

Maison régionaliste critique

En 1983, l’historien Kenneth Frampton élabore autour du concept de régionalisme critique en parlant d’une «self-conscious synthesis between universal civilization and world culture» [2]. Cependant, ce concept décrit tardivement une pratique déjà intégrée par plusieurs architectes nord-européens comme Alvar Aalto (ex. : Villa Mairea 1937-39, Arne Jacobsen (ex. : Søholm 1 1946-51), Jørn Utzon (ex. : Kingo Houses 1956-60), et même Le Corbusier (ex. : Maison Jaoul 1952). Pour ajouter un peu de nuances à l’interprétation historique, je propose d’inclure la Maison Gropius dans ce courant car contrairement à ce que l’on peut imaginer, Gropius choisit d’intégrer de nombreuses composantes locales [3] :

- fondation de pierres,
- charpente en bois,
- revêtement de lattes de bois,
- utilisation de clapboard (à l’intérieur, et verticalement!),
- cheminée de briques,
- un espace de véranda avec moustiquaires,
- etc.

Même la blancheur extérieure et la brique peinte grise sont inspirés du contexte local [4].

Principes bio-climatiques

L’approche de Gropius se caractérise par la notion d’économie de moyens et d’efficacité, c’est vrai. Ce que j’ignorais avant de visiter la maison c’est le niveau de perfectionnement de Gropius vis-à-vis des principes bio-climatiques. On s’efforce aujourd’hui de trouver des solutions qui produisent le moins de rebuts de constructions, qui exploitent des ressources et énergies renouvelables. La Maison Gropius pourrait bien être considérée comme un projet bio-climatique. On sait que cette maison a créé une mini-révolution en Amérique pour différentes raisons [5]. Les notions bio-climatiques étaient probablement plus répandues en Allemagne à cette époque. Voici quelques-unes de ces notions que l’on retrouve :

- bâtiment compact et élimination des corridors,
- orientation selon la course du soleil,
- grandeur et disposition des ouvertures selon l’orientation,
- protections solaires fixes et mobiles,
- maximisation de la ventilation naturelle,
- drain pluvial central pour éviter le gèle,
- espace dédié au compostage,
- séparation du système de chauffage de la salle de bain pour optimisation d’énergie,
- mesures de réduction de bruit (planchers de liège, enduit acoustique),
- plantes indigènes qui donnent un maximum d’effet avec un minimum d’effort et positionnement selon leur période de floraison,
- matériaux durables (cabinets de cuisine en métal).

Démarche spirituelle et dimension humaine

Finalement je propose de voir la démarche de Gropius d’un point de vue plus spirituel. Loin de chercher à reproduire les environnements d’usines froids et impersonnels, je suggère que l’idée du rejet de l’ornementation chère aux modernisme est une façon de se détacher de ce qui nous encombre au quotidien : de tous ces petits bruits inutiles, de la poussière au sens propre et figuré. La maison Gropius se veut un havre de paix qui permet à la famille de se détacher du chaos urbain. La présence des grands pans vitrés côté sud est une façon de se sentir en communion avec l’environnement : l’architecture se tait. La guide nous expliquait durant la visite que Gropius avait aussi à cœur d’avoir un échange de qualité avec ses visiteurs. Différentes stratégies architecturales venaient justement favoriser cet esprit d’échange.

Conclusion

Je me demande maintenant si l’histoire a traité l’œuvre de Gropius et même des modernistes en général avec suffisamment de nuances. On assimile peut-être trop facilement le modernisme au fonctionnalisme machinal [6] (pensons à la «machine à habiter» de Le Corbusier ou la notion de «existenzminimum») ou encore à une recherche purement esthétique [7] visant à éliminer bêtement toute référence au passé. Pour reprendre l’analogie spirituelle, j’encourage fortement tout le monde à faire ce pèlerinage et aller visiter vous-mêmes cette maison.

Etienne Bourque-Viens

Pour en savoir :
http://www.architects.org/architectureboston/american-gropius
http://www.historicnewengland.org/historic-properties/homes/Gropius%20House

Notes

1 Célèbre école de design allemande du début du 20e siècle

2 FRAMPTON, Kenneth, L’architecture moderne : une histoire critique. Paris, Thames & Hudson, 2006, p. 22.

3 «He planned to retain in his own house some of these successful features that were still valid contributions to living under one of the most extreme and trying climatic conditions anywhere in the world.», tiré de GROPIUS, Ise, Gropius House, A History by Ise Gropius, Historic New England, Boston, p. 4.

4 Mme Gropius relate l’expérience de la visite de la région avec son mari : «He was impressed with the changes which had been made to adapt the English Georgian style to the American climate and resources—instead of brick, white-painted wood with gray-painted brick parts were used to accomodate the the fireplace.», tiré de Ibid., p. 4. Voir également la panoplie de maisons historiques blanches.

5 «The Gropius House has been so widely imitated that it is nearly impossible for us today to imagine how revolutionary is once seemed. The principles it exemplifies—the unity of thought that sees each object in relation to the others and to the whole, the use of technology to fulfill human needs with easthetic effect, the sensitivity to form, material, and context—continue to guide architects and designers.» tiré de CURTIS, Nancy, Gropius House, Lincoln Massachusetts, Historic New England, Boston, p. 22.

6 «[...] the principal ideas driving Modern architecture was that buildings should be first and foremost functional machines [...].» tiré GLANCEY, Jonathan, Modern Architecture: The Structures That Shaped the Modern World, Carlton Books, Londres, 2007, p. 132.

7 «[...] Modernism was not simply a style: but more of an attitude, a determination to break with the past and free the architect from the stifling rules of convention and etiquette.» tiré de Ibid, p.132.

Bibliographie

CURTIS, Nancy, Gropius House, Lincoln Massachusetts, Historic New England, Boston, 26 p.

GLANCEY, Jonathan, Modern Architecture: The Structures That Shaped the Modern World, Carlton Books, Londres, 2007, 448 p.

GROPIUS, Ise, Gropius House, A History by Ise Gropius, Historic New England, Boston, 44 p.

LUPFER, Gilbert et SIGEL, Paul, Walter Gropius 1883-1969 : prédicateur de la nouvelle forme, Tashen, Cologne, 2004, 96 p.

Numéro spécial «American Gropius» de la revue Architecture Boston, Boston, col. 16, no 2 (été 2013), 66 p.

© 2013. Toute reproduction des photos est interdite sans l’approbation au préalable de Etienne Bourque-Viens




EntréeDepuis l’entrée sur le site

EntréeEntrée principale

Ouvertures EstOuvertures côté Est

Côté SudDe la cour. Protections solaires. Ouvertures Sud. Présence nature.

Protection solaireProtection solaire

CourDepuis la cour située au sud.
Vue sur la véranda.

RevêtementRevêtement de brique pour la cheminée
et véranda à droite



Mars 2013 – Sauver la Place des Nations:
un symbole moderne



La chaine Historia organise pour la 3e année le concours «Sauvez un bâtiment de chez vous». Je suis de ceux qui partagent un amour profond pour le patrimoine architectural moderne montréalais. J’ai donc choisi de soumettre un bâtiment au concours. Il s’agit de la Place des Nations, que peu de gens connaissent peut-être, mais qui est pourtant associée à un événement marquant (et heureux) de la Ville de Montréal.

Le petit ensemble de bâtiments, conçu par André Blouin en 1966 se situe à l’extrémité sud de l’Île Sainte-Hélène au Parc Jean-Drapeau. Un ensemble de gradins et de passerelles forment un amphithéâtre extérieur, organisé autour d’une place centrale. C’est d’abord le lieu d’inauguration d’Expo 67 et ensuite le lieu de performances extérieures durant l’évènement.

Cette place mérite d’être sauvée pour de nombreuses raisons. D’abord, c’est un des rares vestiges qu’il nous reste d’Expo 67. Rappelons-le, cet événement d’envergure internationale a eu un retentissement majeur pour le Québec et en particulier pour sa métropole. Le grand succès de l’événement marque un tournant dans l’histoire de la Ville de Montréal car elle se fait ainsi reconnaître comme une ville de grande importance dans le monde. Ce succès a certainement joué d’ailleurs un rôle dans l’obtention des Jeux Olympiques de 1976. Ensuite, le lieu lui-même souligne ce moment névralgique où Montréal a ouvert ses bras au monde entier, contribuant selon moi à long terme à l’identité montréalaise telle qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire : une ville caractérisée par sa diversité culturelle, ouverte à toutes les cultures et sur le monde. Le site se situe à un endroit magnifique profitant d’une proximité avec le fleuve et d’une vue imprenable sur Montréal. On pourrait en rajouter mais terminons en soulignant que le site a récemment été identifié par Héritage Montréal comme étant un «site emblématique menacé».

L’ensemble est remarquable du point de vue architectural. D’abord, la présence massive du béton est un bel exemple d’expression moderne des années soixante à Montréal. Bien que cette image soit souvent malmenée, l’utilisation du béton apparent caractérise néanmoins de nombreux édifices iconiques de la ville (les silos, Habitat 67, Place Bonaventure, le Stade Olympique, de nombreuses stations de métro, etc.) et contribue à l’idée d’une architecture proprement montréalaise qui s’affirme et s’inscrit dans le temps.

La succession de gradins de différentes hauteurs et la passerelle périphérique montée sur poutres de bois lamellées-collées forment une composition dynamique et asymétrique de l’espace. Ces immenses poutres de bois donnent d’ailleurs un effet de suspension impressionnant selon certains points de vue. Elles offrent également des vues prenantes sur : la ville, Habitat 67, le casino (ancien pavillon français) et l’édifice voisin (ancien pavillon du Québec).

La Place est présentement délaissée et n’est plus accessible au public depuis 2010 car on y a installé une clôture tout autour. L’espace sert vraisemblablement de lieu d’entreposage occasionnel d’équipement pour le parc Jean-Drapeau. On en oublie presque que l’endroit a déjà été très animé. La ville aurait déjà manifesté de l’intérêt à revaloriser le site mais rien de précis n’a été révélé selon Dinu Bumbaru d’Héritage Montréal (détails). Encore selon Héritage Montréal, l’état de délaissement de cet ensemble compromet présentement son intégrité physique et patrimoniale (détails).

J’ignore si la bourse de 25 000$ destinée au propriétaire du bâtiment gagnant aurait vraiment un impact significatif dans le cas présent. Cela me parait limité. Cela étant dit, en soumettant le projet je désire poser un geste symbolique dans le but de sauver ce lieu emblématique. Il me semble que dans le contexte de morosité politique et municipale actuel, il serait intéressant de remettre en valeur ce genre d’icône, de manière à se rappeler collectivement que Montréal est capable de grandes réussites.

Etienne Bourque-Viens

© 2013. Toute reproduction des photos est interdite sans l’approbation au préalable de Etienne Bourque-Viens




Le béton : une matière typiquement Montréalaise. Ici le symbole de Terre des Hommes coulé dans le bétonLe symbole de Terre des Hommes coulé dans le béton

Point de vue depuis la Place des NationsPoint de vue depuis la Place des Nations

Passerelle périphériquePasserelle périphérique

Gradins autour d’une place centraleGradins autour d’une place centrale

Jonction de passerelle avec poutres de bois lamellées-colléesJonction de passerelle avec poutres de bois lamellées-collées

Passerelle périphériquePasserelle périphérique

Expression riche du bétonExpression riche du béton

Promontoir à la Place des NationsPromontoir à la Place des Nations



Juillet 2011 – 5 leçons d’architecture scandinaves



J’ai récemment eu la chance de faire un tour à Malmø en Suède ainsi qu’à Copenhague au Danemark. Je suis revenu inspiré par la vigueur du design et de l’architecture, mais surtout de constater à quel point les choses semblent évoluer rapidement au même parallèle, à un océan de distance.

Pour le plaisir de la chose, j’ai fait ressortir cinq leçons que je tire de ma visite :

1) Mettre l’environnement dans la balance

L’environnement est une préoccupation semble-t-il constante pour les scandinaves. Depuis longtemps ils ont intégré les pistes cyclables, le train et autres transports collectifs dans leur planification urbaine. Ils font des efforts concrets pour sensibiliser la population. J’aime bien d’ailleurs cette sympathique campagne pour encourager l’utilisation du vélo pour aller au travail.

En 2001, Malmø organisait l’événement Bo01 – La ville écologique de demain, avec objectif de matérialiser sa vision de la ville écologique de demain. Västra Hamnen, un ancien secteur industriel pollué, est devenu en peu de temps en un quartier exemplaire au point de vue des standards environnementaux. Du côté du Danemarque, Copenhague accueillait en 2009 le fameux Sommet sur les changements climatiques.

2) Miser sur le long terme

Je ne sais pas si c’est une question de culture. On dit qu’en Amérique du nord tout est consommé et remplacé rapidement. Au contraire, dans ces pays d’Europe, on dirait que ce qui se construit est réfléchi, permanent et stable. Et pourtant, on ne sent pas pour autant l’immobilisme. À Copenhague, on entreprend l’avenir à coup de quartiers : Flintholm, Nordhavn, Marmormen, etc. Ørestad en est un flamboyant exemple avec de nombreux édifices construits à l’intérieur de quelques années seulement. Déjà dans ce récent développement, on sent la planification urbaine à grande échelle. Le métro amène déjà la population au cœur de ces nouveaux retranchements.

3) Ne pas lésiner sur la qualité

Là-bas, on dirait qu’il n’y a pratiquement pas de mauvais goût, de projets qui viennent polluer le champ visuel, d’édifices en lambeaux. Ils y arrivent en faisant appel aux talentueux architectes locaux, mais également aux vedettes internationales. À titre d’exemple, récemment en 2009, l’Atelier de Jean Nouvel était appelé à participer au design de nouveaux édifices de la DR (Danish Broadcasting Corporation). Daniel Liebeskind signait aussi l’hôtel où j’étais hébergé : un hôtel pourtant très simple, rien d’extravagant.

Dans cet article de Marie-Claude Lortie [http://montoit.cyberpresse.ca/architecture/201012/06/01-4349619-architecture-lexpertise-scandinave.php], j’étais inspiré par la citation de M. Christiansen:

«Pour nous, l’architecture de qualité n’est pas quelque chose qu’on aime avoir. C’est quelque chose qu’on doit avoir [...] Cela fait partie de notre identité. Si on arrête d’investir là-dedans, que nous restera-t-il?».

4) Construire avant tout un milieu de vie

Selon le magazine Monocle en 2010, Copenhague était la deuxième «most livable city» dans le monde. Ce qui me frappe c’est : la qualité de l’architecture, la sobriété de la présence publicitaire, le sentiment de sécurité, l’accès facile aux transports publics, l’intégration de l’eau dans le paysage urbain, la présence de nombreux espaces verts, les places publiques, les parcs, un café à tous les coins de rue, des artères piétonnières au centre-ville, etc. Là-bas on parle d’embouteillage de bicyclettes. C’est bien pour dire. Le site Web Digital Gallery, conçu dans le cadre de l’exposition «What makes a livable city» pose les questions entourant la qualité de vie dans un contexte urbain.

Un édifice qui à mon avis symbolise bien cette quête pour la qualité de vie, c’est le Complexe des résidences étudiantes Tietgen. Construit en 2005 par Lundgaard & Tranberg, l’édifice peut accueillir 400 étudiants. Selon une forme circulaire inspirée des villages Tulou est-chinois, on sent bien l’effort à créer un esprit communautaire et rassembleur. Les services communs sont au niveau du sol, alors que les habitations sont aux étages. Au centre, un agréable espace vert communautaire. Autour de là, on trouve la présence de bassins d’eau, de pistes cyclables, d’une station de métro.

5) Avoir de l’ambition et prendre des risques

Quand on sait que la population de Copenhague est d’un peu moins de deux millions, on est impressionné par tout ce foisonnement et cet essor. En 2008, le complexe 8-Tallet conçu par Bjarke Ingels Group gagnait un prix au Festival International d’architecture.

Un édifice colossal de 476 unités résidentielles est ainsi construit au milieu de nulle part, en retrait de la ville. Pourtant, il me semble que par l’audace de ses formes, par son engagement dans les valeurs écologiques et par son parti-pris pour l’habitation à haute densité, ils ont déjà un pied bien ancré dans le futur.

Etienne Bourque-Viens

25Dans le quartier Västra Hamnen à Malmø

26Ferring, Henning Larsen Architects, 2001

56Tietgenkollegiet, Lundgaard & Tranberg Architects, 2006

61DR Concert Hall, Ateliers Jean Nouvel, 2009

67-18-Tallet, Bjarke Ingels Group (BIG), 2010